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Abdellatif Chamsdine - publié le Vendredi 28 Février à 08:50

En quoi suis-je Marocain? (4/5)




Dans les parties précédentes nous avons mis en évidence l’absolue nécessité de s’interroger sur notre « marocanité ». Nous avons aussi discuté quelques arguments (« le parler marocain », la religion, les droits du sol et de sang, la carte nationale d’identité, et les origines) souvent mis en avant pour définir notre identité.



Feu Hassan II disait en 1966 : "Ce qui me préoccupe le plus c'est que le Maroc perde sa personnalité".¹ Qu'un chef d’État de la classe et de la culture de ce grand Roi du XXe siècle manifeste une telle crainte pour sa patrie en 1966, et dans un contexte international moins incertain que celui d’aujourd'hui, est bien révélateur du génie visionnaire et de la conscience aigüe que ce Roi hors pair avait de l’évolution du contexte international.

Ce qui est le plus menacé aujourd’hui, en 2014, dans notre patrie d’origine, le Maroc, est précisément ce que disait feu Hassan II il y a près d’un demi-siècle : sa personnalité !

Qu’est-ce que donc la « personnalité » marocaine ? Nous ne disons pas autre chose lorsque nous parlons de notre « marocanité ». En arabe : « تمغربيت ». Le mot est de feu Hassan II lui-même.

Un autre argument nous aidera à y voir plus clair. Nous examinons dans cette quatrième partie la notion de « culture marocaine ». Faut-il d’abord définir ce qu’est la culture ? Sans doute, mais nous serions véritablement insolent si on prétend proposer une définition scientifiquement satisfaisante dans l’espace d’un article. Sans verser non plus dans la sociologie, commençons par passer en revue quelques expressions courantes dans la société marocaine. On entend bien souvent dire des marocains, par beaucoup de marocains eux-mêmes dans la plupart des cas, que leur culture est celle de l’opportunisme, de la corruption, de l’hypocrisie, du mensonge, de la triche, du vol … et nous en oublions. Il est vrai que ces qualifications récurrentes dans la bouche de nombreux marocains sont des tares sociétales à combattre, mais le Maroc n’en a pas le monopole ! Nous le répétons : il faut les combattre, mais le Maroc n’en a pas le monopole ! Ces défauts sont ceux de l’Homme et du Monde ! Tous les pays et toutes les sociétés humaines sont caractérisés par ces fléaux contre lesquels on lutte quotidiennement par la Loi, la culture et l’éducation. Faut-il citer des exemples ? Visitez alors l’Histoire de l’Humanité ! Ou mieux : regardons autour de nous !

Nous n’accordons aucune importance ici à ces défauts communs au genre humain, et qui sont à corriger. Nous recherchons la spécificité de la culture marocaine.

La définition de la notion de culture n’est pas aisée. On peut cependant s’appuyer sur des éléments simples et utiles pour comprendre la suite de l’analyse, comme par exemple cette formule canadienne qui nous rapproche de la réalité : «La culture est le visage et l'âme d'un pays, car elle reflète la pensée et la façon d'agir des êtres qui l'habitent.»²

Nous retenons ici les mots clé de « pensée » et « façon d’agir » que nous reconnaissons dans le « visage » et « l’âme » marocains, entendus métaphoriquement, c’est-à-dire ce qui est visible de l’extérieur (« visage ») et ce qui demeure inaccessible (« âme »). Qu’est-ce qui exprime donc le mieux « l’âme » de la culture marocaine si ce n’est son art, et quel est le « visage » de cet art, si ce n’est ses manifestations extérieures ?

Nous voici au cœur du débat. L’expression artistique marocaine est unique, sans pareille. C’est une composante décisive de la « personnalité » marocaine dont feu Sa Majesté Hassan II s’inquiétait si justement en 1966. C’est un élément exclusif de notre "marocanité" : les Marocains ne le partagent avec aucun autre peuple sur terre. Quelques exemples : demandez à un danois de porter la « Fouquia » ou « Jellaba », « Rezza » et « El Koummia » à la place du costume cravate ! Il le fera peut-être pour la photo de souvenir en tant que touriste sur la très justement bien nommée place Jamâa El Fna (Espace du Néant =جامع الفناء) ! Faîtes écouter Mohamed Rouicha à un japonais parlant marocain, converti à l’islam, né sur le sol marocain et possesseur de la carte nationale d’identité ! Il y a des chances qu’il soit un peu sensible à cet artiste si son père, ou surtout sa mère, sont Marocains ! On peut certes rétorquer qu’il y a des Marocains qui n’apprécient pas forcément cet artiste. C’est vrai. Mais ils se reconnaîtront sûrement dans un autre aspect de la culture marocaine : le Caftan, « tabââmrannt » (تبعمرانت), Brahim El Alami, Haj Younes, El Méchoui, le Riad … Rappelons-nous tout de même ce geste incroyablement magnifique de feu Sa Majesté Hassan II jouant du « Bendir » (البندير) avec un groupe banal de chanteurs marocains ! Quel autre monarque aurait eu le culot patriotique de s’élever ainsi au niveau de son peuple pour rendre hommage, d’une si belle façon, à l’un des éléments clé de sa personnalité : son folklore ! Il a fallu attendre longtemps, après la mort de feu Hassan II, pour voir le roi Abdallah d’Arabie Saoudite, faire de même en participant à une danse folklorique saoudienne.

Il faut reconnaître l’évidence. Je suis intimement Marocain par mon interaction avec l’art marocain dans toutes ses formes d’expression : cuisine, couture, chanson, architecture, théâtre, blagues, littérature orale et écrite, cinéma … Je suis Marocain par « Aissaoua », « Lguedra sahraouiya », « Taktouka Jabalya » (الطقطوقة الجبلية), « Gnaoua Essaouira », « Dakka Marrakchia » (الدقة المراكشية), « Folklore Ouarzazate, Imintanoute, Ouled Teima –Houara, Zayane, Ahouache(أحواش), Ahidouss (أحيدوس ) …», « la Musique de l’Andalousie » (الملحون، طرب الآلة، الطرب الغرناطي), « Al Eeta Al Bedaouia » (العيطة). Je suis Marocain par le Caftan, la « Jellaba » et « Lhayek » (الحايك), « Rezza et Lkoummia » » (الرزة و الكمية). Je suis Marocain par Nass El Riwane, Jil Jillala, Hamid El Kassri, Lemchaheb, Tagadda … Je suis Marocain par Raissa Tabaamrannt, Raiss Omar Ouahrouch et Hmad Amenntag, Izenzarne …Je suis Marocain par Naima Samih, Latifa Raafat, Samira Bensaid, Hajja Hamdaouia, Asma Lemnaour, Mohamed El Heyani, Haj Younès, Abdelhadi Belkhayat, Abdelwahab Doukkali, Salem El Hilali, Sami El Maghrebi, Mourad El Bouriki, Najat Atabou, Maati Belkassem, Fouiteh, El harfi Mostapha, Abdessadek Chekkara, Abidett Errma (عبيدات الرمي), Mohamed Adderham, Ouâad Haha (عواد حاحا)… Je suis Marocain par Jamââ Al Fnaa (جامع الفناء), le Tagine, la Ratatouille (الرفيسة) et le méchoui… Je suis Marocain par le Riad, la Kasbah et le « Karmoud vert » (لوح القرمود الأخضر) … Celui qui n’interagit pas, d’une façon ou d’une autre, avec la richesse et la diversité de cet art marocain et ses différentes facettes, n’a aucun lien avec la « marocanité » (تمغربيت) : Abderraouf, Ahmed Taeb El ALJ, Dassoukine, Younès Bouab, Mohamed Bennani (réalisateur du film « Ouechma ») ; les acteurs populaires Mohamed Benbrahim, Salahdine Benmoussa, Mohamed El Jem, Abdellah Doughmi, Abdellah Didane, Rachid El Ouali, Naima El Mcherki, Ouidad Elma, Mohamed Khey, Mohamed Bastaoui, Laila Kilani ( réalisatrice du film « Sur le bord » 2011 علي الحافة), Farida Belyazid ( réalisatrice du film « La porte du ciel est ouverte » 1989 باب السماء مفتوح), Mohamed Abderrahmane Ettazi ( réalisateur de « Lalla Houbbi » 1996 et « El Baïra » البايرة2013), Nourddine Lakhmari ( réalisateur du film « Casa Négra » 2008 et « Zéro » 2012), Azz El Arab El Alaoui ( réalisateur du magnifique film « Adromann de sang et de charbon »2012 أندرومان من دم و فحم)… ; les festivals traditionnels (Moussems) : « Hab Lmlouk » (حب الملوك) à Seffrou, Ain Louh, « Argane », carnaval « Boujloud, Bilmaounn » à Idaougnidiff, Ouled Teima, Souss, « Achoumouû » (الشموع) à Salé …

Ce ne sont là que quelques exemples concrets, la liste étant encore longue et l’art, partie essentielle de la culture, est en réalité un phénomène vivant. Il accompagne la société et évolue avec elle. Il en est le miroir. Il est l’enfant de son époque. En Occident (USA, Europe …), le hip hop, les danses urbaines, l’art dit contemporain, le slam …renouvellent l’art et lui donnent un nouveau « visage » et expriment de nouvelles facettes de «l’âme » humaine. Au Maroc, Mourad Bouriki, Dounia Batma, pour ne citer qu’eux, ou encore les nouveaux groupes de chants populaires s’inspirant directement de Nass Al Riwane et Jil Jillala, et poussant comme des champignons dans le paysage artistique marocain depuis des décennies, les nombreux jeunes humoristes qui ont remplacé Abderraouf, Dassoukine, par exemple, reflètent ainsi l’évolution de la société marocaine et son expression artistique. Il en est de même pour toutes les autres formes de l’art qui caractérisent la culture d’un peuple : architecture, couture, sculpture … Ces évolutions et transformations sont inéluctables. C’est la vie.

La culture se construit donc tous les jours, cependant il convient de préserver sa « cellule souche », sa mémoire, parce qu’elle est le bien historique commun du peuple. C’est ce qu’il partage avec les autres membres de la communauté nationale. C’est ce qui les rassemble. Elle fait partie de « l’âme » du peuple. Le folklore, les traditions, les mœurs sont des aspects vitaux dans l’histoire d’un peuple et fondateurs de son identité culturelle multiple. C’est à partir d’elle qu’un peuple évolue. Elle lui évite de faire du « surplace ». Les Nations qui préservent leur culture évoluent, pendant que ceux qui l’on perdue, sont, à l’image de Sisyphe, condamnés à un éternel recommencement !

Ainsi, si on ne se sent pas concerné par au moins une bonne partie des expressions artistiques énumérées ci-dessus, si on dédaigne ces manifestations culturelles propres uniquement au Maroc, si on reste étranger à ces aspects constitutifs de l’essence de notre « marocanité », il est évident qu’on n’a pas grand-chose à voir avec le « visage » et « l’âme » du Maroc, pas grand-chose à voir avec la « personnalité » marocaine.

Il est impératif et urgent de prendre conscience de ce patrimoine artistique multiculturel, riche, fondateur et fondamentalement identitaire, s’y reconnaître, l’aimer, le sauvegarder, et l’entretenir comme on entretient sa propre petite personne. Si au contraire on le méprise, si on permet, ou on se permet de passer par-dessus, l’écraser, l’effacer progressivement de notre mémoire marocaine collective, cela signifie que l’on participe à la mise à mort de la personnalité de notre patrie d’origine, le Maroc, et donc qu’on prépare sa propre mise à mort, c’est-à-dire notre suicide identitaire, et partant, la fin de la Nation marocaine. « La culture est l’âme d’une Nation » disait Moha Ennaji³. En effet, sans identité culturelle avec toutes ses composantes, une Nation n’a aucune personnalité. Et sans personnalité, un peuple est voué à la disparition. Albert Jacquard écrivait en 1978 : « Les civilisations que nous [l’Humanité] avons sécrétées sont merveilleusement diverses et cette diversité constitue la richesse de chacun de nous […] Cette hétérogénéité des cultures a pu longtemps subsister ; mais, il est clair qu’elle risque de disparaître rapidement. Notre propre civilisation européenne a étonnamment progressé vers l’objectif qu’elle s’était donné : le bien-être matériel. Cette réussite lui donne un pouvoir de diffusion sans précédent, qui aboutit peu à peu à la destruction de toutes les autres ; tel a été le sort, pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, des Esquimaux d’Ammassalik, sur la côte est du Groenland, dont R. Cassin a décrit la mort culturelle sous la pression de la « civilisation obligatoire » »⁴. Ce qui a précisément préoccupé feu Sa Majesté Hassan II en 1966, certains soi-disant Marocains sont-ils en train de le réaliser, sciemment ou inconsciemment, depuis maintenant quelques années avec la bénédiction des ennemis de notre « marocanité » et notre patrie d’origine ? Comment peut-on en effet se dire « Marocain » et manifester en brandissant un drapeau autre que celui qui constitue le symbole suprême de la cohésion et l’identité nationale qu’est le drapeau rouge et vert du pays ?

Notre patrie, le Maroc, doit être protégée des coups de butoir de la part d’individus ethnicisés, « nazifiés », noyautés et manipulés, menaçant notre richesse culturelle, notre cohésion nationale et la paix sociale, revendiquant une terre dépassant les frontières du Maroc. Ces groupuscules ethnocentristes, ne représentant d’ailleurs qu’eux-mêmes, et s’enveloppant d’un drapeau qui n’est pas marocain ont-ils cessé d’être Marocains ?


¹Sa Majesté Hassan II, Interview accordée à la revue Réalités en 1966.
²Canada, Parlement, Bibliothèque du Parlement, Direction de la recherche parlementaire, Division des affaires politiques et sociales, Les arts et la politique culturelle canadienne, doc. 93-3F (décembre 1993, révisé le 15 octobre 1999), p. 2.
³Moha Ennaji, Interview Al Alam 24 juillet 2009.
⁴Albert Jacquard, Eloge de la différence, 1978.

Abdellatif Chamsdine
Diplômé de 3ème Cycle, Université Paris7, Jussieu
Ancien professeur Paris II Assas-Sorbonne
Ancien professeur référent ESSEC
Professeur en exercice au grand Lycée Jules Verne.

5/5 à suivre.




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