Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Une veille informationnelle sur le festival international du film de Marrakech App #eMarrakech #FIFM2016... https://t.co/34xwOAAqjU



Jørgen S. Nielsen - CGNews - publié le Lundi 7 Avril à 14:51

En plein dans le dialogue de sourds




Jørgen S. Nielsen – La semaine dernière, toute l’Europe a retenu son souffle dans l’attente des réactions à la première projection publique du film dans lequel le producteur Geert Wilders, personnalité de droite bien connue, règle ses comptes avec le Coran. Tout ceci en pleine crise sur la re-publication par plusieurs journaux danois des caricatures à scandale du prophète Mahomet.



Deux ans après la publication originale, nous sommes pratiquement revenus au point de départ, dans un bouillonnement de protestations et parfois de violence venu de tous les coins du monde arabe.

Certes, les raisons de cette situation sont multiples. Mais la vérité, c’est que les gens qui sont aux responsabilités semblent proprement incapables de comprendre le point de vue et les sensibilités des autres. Nous sommes en plein dialogue de sourds, alors que – et c’est là le paradoxe – de part et d’autre tous sont poussés par un seul et unique motif: la peur.

En Europe, la culture et le discours public se sont tellement laïcisés depuis quelques générations qu’il ne reste plus guère de place pour ceux dont la religion occupe une place centrale dans leur vie et leur identité. Les Etats nations européens se sont construits au cours des siècles à force de luttes et de conflits dans lesquels les antagonismes et les répressions confessionnels jouaient souvent un rôle explosif. Aujourd'hui, les gens ont peur de perdre ce qu’ils ont gagné au prix de tant de souffrances: leur liberté et leur sentiment d’identité collective.

Derrière ces craintes se cache le rythme de changement accéléré imposé par la mondialisation, les pouvoirs accrus de l’Union européenne, ainsi que les incertitudes de la géopolitique et du changement climatique. Mais en Europe, les craintes se focalisent sur les immigrants et les minorités ethniques, autant dire, le plus souvent, sur les musulmans.

L’exigence des musulmans à être pris au sérieux est interprétée comme une menace à cette liberté d’expression si chèrement gagnée. Ceux qui se sentent menacés redoutent non seulement la petite minorité de musulmans qui sont en Europe – et qui dépassent rarement le seuil des trois pour cent de la population – mais aussi les centaines de millions de musulmans au-delà de leurs frontières, dans ce vaste monde musulman où se trouverait, dit-on, le “nouvel ennemi “.

Dans de nombreux pays du monde musulman aussi, on se sent menacé par la mondialisation, l’instabilité internationale et, plus immédiatement, par le chômage et l’Etat arbitraire, sans parler de la violence aveugle. Mais là-bas, la peur est encore un legs des vieilles puissances impériales: elle vient de l’Occident, accusé aujourd’hui encore de chercher à dominer et, par conséquent, à rabaisser l’islam. Par réaction, le respect pour la religion et ses symboles acquiert une dimension énorme.

D’un côté, on parle de liberté et de droits. De l’autre, de respect pour le sacré.

A la fin du mois dernier, en réponse à la re-publication des caricatures et en prévision du film néerlandais, les ambassadeurs de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) auprès des Nations Unies ont publié une déclaration contre l’islamophobie. Ils y plaident pour la liberté d’expression, tempérée par le respect du sentiment religieux. Reste à savoir comment réaliser cet équilibre.

Pour sa part, le gouvernement danois a réagi à la première controverse en s’investissant à fond dans le dialogue politique et culturel et en accentuant ses efforts de coopération au développement, surtout auprès des Palestiniens de Jordanie et des Territoires occupés. Le gouvernement des Pays-Bas envisagerait, dit-on, d’interdire le film. Du coup, le producteur affirme qu’il le diffusera par l’Internet. Au Pakistan, YouTube a été fermé à la fin février, apparemment pour avoir diffusé des séquences du film, mais a été de nouveau réouvert au bout de quelques heures.

Lors de son sommet de décembre 2005, l’OCI avait insisté sur l’importance du dialogue et de l’éducation. A l’occasion de ces incidents en série, l’organisation a durci ses positions. Elle exige désormais des dispositions législatives, ou à tous le moins des aménagements aux textes qui régissent aujourd’hui les droits et libertés fondamentaux dans les pays occidentaux.

A aucun prix, les gouvernements européens n’accepteront de formule qui suppose des engagements juridiques de leur part. Cela aurait pour effet non seulement de remettre en jeu leurs précieuses libertés, mais aussi de se rapprocher dangereusement du célèbre article 301 du code pénal turc, qui déclare illégal "le dénigrement public de l’identité turque, de la république, du parlement, des tribunaux, de l’armée ou des forces de sécurité", ou encore des lois pakistanaises relatives aux insultes contre le Prophète Mahomet. Ces deux textes ont été largement détournés par certains pour harceler leurs rivaux ou pour mener des vendettas personnelles.

Mais les gouvernements européens pourraient certainement en faire plus pour encourager chez eux le dialogue et l’éducation, dans l’espoir que le fait d’insulter gratuitement les convictions les plus profondes d’autrui relève à l’avenir d’un comportement public inacceptable. De leur côté, les gouvernements des pays musulmans auraient intérêt à faire plus pour prouver que leurs déclarations officielles en faveur de la liberté d’expression sont plus que de vaines paroles. En attendant, nous restons plus que jamais dans le dialogue de sourds.

* Jørgen S. Nielsen est professeur d’études islamiques à l’Université de Copenhague.



               Partager Partager


Dans la même rubrique :
< >

Samedi 3 Décembre 2016 - 10:37 L’ETOILE D'OR ne sera jamais marocaine!?

Vendredi 2 Décembre 2016 - 16:17 Ousmane Sow : Le sculpteur qui vient des étoiles