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Mujtaba Hamdi-Common Ground (CGNews) - publié le Samedi 28 Juin à 09:34

En Indonésie, la religion, c'est comme l'air qu'on respire




Mujtaba Hamdi : C'est un bien triste jour pour la démocratie lorsque les partisans de la tolérance religieuse sont bastonnés en public. Pourtant, c'est précisément ce qui est arrivé ce mois-ci à Djakarta lorsque 200 militants du Islamic Defenders Front (FPI) ont soudainement envahi Monas Square, où des partisans de l'Alliance for Freedom of Religion and Belief (AKKBB) étaient pacifiquement réunis.



Les militants d'AKKBB– des femmes, pour la plupart – ont été attaqués à coups de bâton, plusieurs d'entre eux restant sur le carreau. Ils fêtaient le 63e anniversaire du Pancasila, une philosophie nationale qui accepte des influences en provenance de l'étranger - pensée islamique, hindouiste, bouddhiste et occidentale. Le Pancasila est la consécration du pluralisme fondamental de l'Indonésie, le liant philosophique qui rapproche tous les peuples si divers de ce pays.

Il y a quelque temps, je rencontrai dans un village du Java oriental un instituteur qui enseignait à ses élèves à réciter le Coran. Très judicieusement, il exprima ses craintes sur la religiosité musulmane dans son pays, relevant que certains musulmans commençaient à favoriser une école de pensée dont le but est de "renverser ce qui a été établi." Mais, selon cet enseignant, l'islam est déjà omniprésent dans la vie quotidienne de ce pays, aussi présent que l'air, invisible, mais respiré à chaque instant. Prétendre "recréer" l'islam en Indonésie serait donc un retour en arrière.

Je suis convaincu que la plupart des Indonésiens musulmans partagent l'opinion de ce simple maître d'école de village. La religiosité d'aujourd'hui me paraît étriquée et superficielle. Elle prescrit que chaque chose soit clairement définie comme islamique ou non, conforme à la charia ou non. En conséquence, tout ce qui n'est pas clairement défini est considéré comme déviant, ou inhabituel.

Le Conseil Indonésien des Ulémas (MUI) joue un rôle de premier plan en la matière, puisqu'il joue le rôle de conseil des muftis (interprètes ou exégètes des principes islamiques) qui prononcent des fatwas (opinions juridiques religieuses) — chose que Buya Hamka, premier président du MUI, s'est refusé à faire, de crainte que le conseil n'en vienne à complètement centraliser la jurisprudence et l'opinion islamiques.

Le MUI a beau rappeler que ces fatwas n'ont qu'une valeur morale, sans effet contraignant, les partisans de la ligne dure préfèrent dire qu'elles ont force de loi et constituent donc une base valable pour agir. Ainsi, les fatwas du MUI de 1980 et 2005 prononcées contre le mouvement Ahmadiyya (communauté musulmane qui croit que le retour du Messie a déjà eu lieu) ont été utilisées comme base "juridique" pour attaquer diverses communautés ahmadiyya depuis 1983.

Cette tendance est inquiétante: la première fatwa affirmait que la foi ahmadiyya est déviante, la seconde exigeait que le gouvernement indonésien interdise cette secte et bannisse ses institutions. Lundi dernier, réagissant à la recrudescence des menaces de violence, le gouvernement, sans aller jusqu'à l'interdiction totale, a ordonné au mouvement Ahmadiyya de cesser de "propager des interprétations qui s'écartent des enseignements fondamentaux de l'islam".

Le MUI a tristement oublié ses statuts fondateurs, qui reconnaissent que la diversité des opinions religieuses est une dynamique de la grâce de Dieu dans la recherche de la vérité et affirment que le respect de la différence est indispensable à une vie sainte fondée sur la tolérance, la fraternité et la solidarité avec son prochain. Les statuts fondateurs donnaient également l'obligation au Conseil de créer une société civile qui privilégie les points communs, la justice et la démocratie.

Les vertus de ces statuts sont, bien sûr, le fruit de longues années d'étude dialectique des enseignements islamiques en Indonésie. Dès le 13e siècle, l'islam s'était pacifiquement répandu en Indonésie. "Il n'y a aucune raison de parler d'une conquête musulmane ici", a pu écrire Denys Lombard, spécialiste de l'Asie du sud-est dans Le Carrefour Javanais. Il n'y a eu ni agressions armées, ni destructions systématiques au nom de l'islam, ni prosélytisme forcé.

Au début du mois, les agressions commises par des musulmans extrémistes ternissent la réputation que les musulmans ordinaires de ce pays se sont acquise dans la recherche d'une Indonésie libre et pluraliste. Des mouvements comme le Islamic Defenders Front devraient avoir honte d'avoir renié le modèle d'islam tolérant qui a été la règle en Indonésie depuis l'arrivée de cette religion dans le pays.

Le MUI, qui encourage tacitement un tel comportement, devraient revenir lui aussi à ses humbles origines. Même le premier président du MUI, Buya Hamka, savait comment parler avec ceux que son mouvement considérait comme "déviants". Tout en considérant que les mouvements de la tendance ahmadiyya étaient des apostats, il incitait néanmoins ses adeptes à établir des liens avec eux, au nom de la fraternité et de la tolérance.

Accepter les différences de notre prochain ne nous empêche pas de mener une vie sainte. C'est plutôt la preuve que notre foi est authentique, qu'elle fait partie intégrante de notre être. Comme le souffle qui nous anime.

* Mujtaba Hamdi est chercheur à Depok, à l'Institut Tankinaya (Religion et Etudes culturelles), qui se consacre au dialogue intercommunautaire. Article publié pour la première fois dans le Washington Post/Newsweek's Post Global et écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews), accessible sur www.commongroundnews.org



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