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Andrew Masloski - CGNEWS - publié le Samedi 10 Mai à 09:21

Egypte: quand la réalité rencontre la fiction




Andrew Masloski : Cela fait trente-quatre ans que l'auteur le plus célébré d'Egypte, Neguib Mahfouz, a publié sa nouvelle Karnak Café . Situé en Egypte à la fin des années 1960, le livre raconte l'histoire d'un groupe d'étudiants, jeunes et idéalistes, qui vont douloureusement prendre conscience de l’écart existant entre les idéaux soutenus par le socialisme panarabe de Nasser et la réalité de la vie quotidienne égyptienne. Pour avoir attiré l’attention sur ce vide, ces étudiants sont mis en prison et soumis à des pressions; on les accuse d’appartenir tantôt au Parti communiste, tantôt aux Frères musulmans.



Aujourd'hui, le scénario de cauchemar décrit par Mahfouz menace de devenir réalité. Le 12 avril, le gouvernement a fait arrêter une jeune femme pour avoir lancé sur Facebook un mouvement incitant les gens de la ville ouvrière de Mahalla à revendiquer des salaires plus hauts.

Cette femme de 28 ans s'appelle Esra Abdel Fattah. Intelligente, imbue de conscience sociale, elle a pu toucher du doigt la souffrance des habitants de Mahalla à la suite de l'augmentation du prix des produits alimentaires de base comme le pain et l'huile.

Au mois de mars, elle a créé sur Facebook un groupe qui invite les travailleurs à faire une grève d'une journée pour faire comprendre à la direction de l'usine et au gouvernement combien l'escalade des prix et la stagnation des salaires est douloureuse pour le peuple égyptien. Prévue pour le 6 avril, la grève a été violemment réprimée par le gouvernement, qui a déployé dans les rues un nombre impressionnant de forces de sécurité. Six jours plus tard, Mme Fattah était arrêtée et accusée d'avoir fomenté un complot.

Malgré les dénégations de ses avocats, les tribunaux ont rejeté son appel. Selon le quotidien Al Dustur, Madame Fattah n'aurait eu connaissance de cette grève que le 6 avril et ne surfait sur l'internet que pour en discuter avec d'autres personnes.

Le groupe Facebook qu'elle a créé est toujours actif. Il a été mis à jour, sans doute par un de ses collègues ou un ami, pour actualiser la séquence des événements. A l'heure actuelle, plus de 73000 internautes y sont inscrits, soit environ 17 % des 440000 Egyptiens inscrits au réseau égyptien de Facebook.

L'arrestation d'Esra Fattah est importante pour deux raisons. Tout d'abord, sa réaction aux souffrances de ses voisins a été totalement non violente, alors que le gouvernement traite cette grève comme il le ferait d'un coup d'Etat sanglant. Que Mme Fattah ait effectivement incité à la grève, ou qu'elle n'ait que discuté du principe, il est évident, dans l'état actuel de l'affaire, qu'elle ne cherchait qu'à aider les gens de Mahalla à vivre dans la dignité.

Deuxième raison, plus importante encore: les moyens qu'elle a choisis pour alerter l'opinion ont été remarquablement efficaces. Sur les 80 millions d'habitants que compte l'Egypte, une toute petite minorité seulement connaît Facebook. Pourtant, son groupe en ligne, qui appelait à la grève, a rapidement attiré l'attention des internautes égyptiens de Facebook, dont certains étaient sans doute déjà des militants conscients, et d'autres peut-être moins.

A partir de là, la nouvelle du mouvement revendicatif s'est répandue si largement que le 6 avril les rues du Caire sont restées presque vides, les gens restant le plus souvent chez eux, que ce soit par solidarité ou par crainte. Tout comme le faisaient auparavant la télévision par satellite et les téléphones cellulaires dotés de caméras et de SMS, les sites de rencontres comme Facebook ont révélé une faille dans la capacité du gouvernement à empêcher ses citoyens de s'organiser et de manifester publiquement leur mécontentement.

A la suite de l'arrestation et de l'emprisonnement de sa fille, la mère d'Esra Fattah a fait paraître, le 21 avril, dans le quotidien populaire Al-Masri al-Youm , une lettre ouverte au président Moubarak qui a fait grand bruit, lui demandant d'intervenir pour faire libérer sa fille. Celle-ci fut relâchée le 23 avril.

Le cauchemar décrit par Neguib Mahfouz il y a plus de 30 ans est toujours d'actualité, et nul ne peut prévoir son dénouement. Le gouvernement reproduira-t-il le comportement décrit par l'écrivain? Ou bien le peuple égyptien parviendra-t-il à écrire une autre fin à cette histoire, une fin meilleure pour sa propre réalité et pour l'avenir?

* Andrew Masloski est assistant principal de recherche au Saban Center for Middle East Policy de la Brookings Institution.


Tagué : neguib mahfouz

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