Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Quand l’ambassadeur algérien à Bruxelles s’autoproclame porte-parole... | via @lemagMaroc https://t.co/F0hTNSg04E https://t.co/kNECBG2gzr



Gürcan Koçan - CGNews - publié le Vendredi 23 Novembre à 09:16

Du tirage dans la politique étrangère de la Turquie




Gürcan Koçan – Récemment la Turquie a accru ses pressions sur les autorités américaines et irakiennes pour qu’elles mettent fin à la présence, dans le nord de l’Irak, du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), groupe séparatiste qui recourt à la violence.



Pour la Turquie, la lente escalade de la crise actuelle a mis en jeu bien plus que les impératifs que sont son besoin de sécurité sur sa frontière sud et son besoin d'unité intérieure. Le jeu les revendications des différents acteurs à l'intérieur de la Turquie, d'une part, et, de l'autre, les intérêts des partenaires régionaux et stratégiques de la Turquie relèvent d'un équilibre subtil.

Le problème que pose cette région du nord de l'Irak commence à phagocyter le programme de politique étrangère de la Turquie. Par tradition, ce sont les militaires et la bureaucratie turcs qui traitent les menaces pesant sur la sécurité du territoire. Et les coalitions gouvernementales du passé, instables par définition, avaient l'habitude de déléguer ce processus de décision à ces mêmes instances qui, de longue date, déterminent sa politique.

Ces deux acteurs politiques de premier plan - les militaires et la bureaucratie, qui ont leurs propres divisions internes sur le plan politique, ont cherché à positionner les intérêts propres de la Turquie tels qu'ils les voient dans le cadre des obligations internationales de ce pays et des traités qui le lient à l'Union européenne, aux Etats-Unis et à l'OTAN.

Jusqu'à un moment relativement récent, la politique de la Turquie au Moyen-Orient était la résultante de ces facteurs stratégiques plus larges et ne tenaient pas compte des complications de l'environnement régional. Les relations étroites que la Turquie entretient avec Israël sont un indice de la manière dont des intervenants extérieurs déterminent sa politique moyen-orientale selon des lignes stratégiques, au plus loin de considérations plus populaires, émanant, par exemple d'une certaine affinité musulmane.

Le Parti de la Justice et du Développement (AKP), qui est actuellement au pouvoir en Turquie, est en train de procéder à une réévaluation de ces facteurs. S'opposant aux souhaits du gouvernement Bush, le gouvernement turc a progressivement mis en place des relations étroites avec la Syrie et l'Iran, au risque de perturber le réseau stratégie des alliances occidentales qui ont si largement déterminé les intérêts de la politique étrangère turque depuis la seconde guerre mondiale.

Mais ce qui est intéressant, et qui diffère du comportement des gouvernements turcs précédents, est que l'AKP s'efforce de légitimer ses actions tout en cherchant à défendre ses intérêts. En d'autres termes, une action contre le PKK dans le nord de l'Irak, n'est plus possible désormais.

Le gouvernement Bush a été pris au dépourvu par cette soudain initiative de la Turquie, empêtré comme il est dans un réseau d'alliances opportunistes avec des chefs de parti du nord de l'Irak. Il trouve devant lui en Turquie un allié de l'OTAN qui est prêt à utiliser le problème du terrorisme du PKK comme point de départ d'une réponse armée, exactement comme les Etats-Unis l'ont fait pour justifier leurs propres interventions en Afghanistan et en Irak.

Cependant, ce n'est pas seulement le gouvernement des Etats-Unis qui se trouve dans l'embarras. Le gouvernement turc aussi se trouve coincé dans la mesure où il doit aller dans le sens de l'opinion publique. A mesure que le désir d'une intervention dans le nord de l'Irak s'intensifie dans l'opinion publique turque, le gouvernement de l'AKP cherche les moyens d'atténuer cette demande de recours à la force. Il cherche à contrebalancer l'intérêt d'un recours effectif à la force par le pouvoir virtuel des médias au niveau tant national qu'international.

L'usage de la force dans le nord de l'Irak est tempéré par les préoccupations économiques de la Turquie et par les milieux d'affaires. Les liens commerciaux étendus qui existent entre le nord de l'Irak et le grand Moyen-Orient et qui dépendent au plus haut point de la résurgence économique de la Turquie elle-même, surtout dans la région particulièrement instable du sud-est, pourraient être compromis par une réaction trop hardie.

Une réaction excessive de la part des autorités turques pourrait alimenter les doutes de l'Union européenne sur l'aptitude de la Turquie à devenir membre du "club européen". La montée du nationalisme comme force politique en Turquie convient mal à ses partenaires étrangers tout aussi bien qu'au parti au pouvoir. En demandant aux médias locaux de ne pas trop faire dans le sensationnel dans leur couverture des attaques dans le sud-est de la Turquie, le gouvernement tente de préserver ce véhicule de force "virtuelle" et de maintenir ses relations stratégiques traditionnelles, en réglant la situation sans recourir à la force "effective" qui peut menacer les intérêts américains en Irak.

Ces cinq dernières années, la politique étrangère turque a subi un changement significatif, encore qu'elle peine toujours à s'ajuster à la réalité régionale. La présence des Etats-Unis en Irak est un facteur qui complique l'option traditionnelle d'une réaction armée, tout comme ses liens économiques et stratégiques croissants avec le Moyen-Orient et l'Union européenne contraignent les concepteurs de la politique étrangère d'Ankara à prendre en compte ces nouvelles frontières dans l'option militaire.

A l'intérieur aussi, le gouvernement turc fait face à des appels contradictoires tout autant à l'action qu'à la retenue. Pour satisfaire ces demandes, le gouvernement recourt progressivement à la force "virtuelle", ce qui lui permet de limiter l'emploi de la force "effective". Cependant même s'il parvient à imposer une politique de retenue encore plus mesurée, cela ne suffira pas forcément à régler les problèmes que créera à long terme le réveil de la violence du PKK. Pour garantir une période plus durable de stabilité dans la région, il faudra engager tout l'éventail des parties prenantes, au plan tant intérieur que régional.

Si la politique étrangère menée par Ankara n'a jamais présenté un visage vraiment monolithique, on peut alors dire à coup sûr que cette époque est décidément bien révolue. La réponse de la Turquie aux événements actuels montre qu'elle est en train d'apprendre à adapter sa conception de la politique étrangère à la nécessité de prendre en compte les relations complexes qui se présentent aujourd'hui. Quant a l'Union Européenne, il est temps qu'elle soit plus constructive dans sa manière d'aborder ses relations avec la Turquie. Et cela est encore plus vrai des Etats-Unis et de leur politique tourmentée au Moyen-Orient.

* Gürcan Koçan est professeur au département des humanités et des sciences sociales de l'Université Technique d'Istanbul. Jason J. Nash, qui travaille à Istanbul, est un politologue spécialiste du Moyen-Orient et de la Turquie.



               Partager Partager


Dans la même rubrique :
< >

Samedi 3 Décembre 2016 - 10:37 L’ETOILE D'OR ne sera jamais marocaine!?

Vendredi 2 Décembre 2016 - 16:17 Ousmane Sow : Le sculpteur qui vient des étoiles