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Hady Amr - CGNews - publié le Lundi 3 Septembre à 13:13

Beyrouth: un petit jogging sur la Corniche pour s'éclaircir les idées




Hady Amr – Politologue en poste au Moyen-Orient et ayant de surcroît des liens de famille au Liban, j'ai très souvent l'occasion d'aller sur le terrain.



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Un jour, à Beyrouth, je tombe du lit pour aller faire mon jogging matinal sur la Corniche, cette promenade de bord de mer si chère à la bourgeoisie.

C'était le week-end dernier. Et de découvrir que les glissières toutes simples, en béton et acier qui longeaient hier la Méditerranée resplendissante, étaient en train d'être enlevées pour faire place à un assemblage de carreaux rutilants et d'aluminium clinquant. La vue de ces ouvrages d'art complètement déplacés ne m'a pas seulement découragé –, elle a coupé court à mon envie de courir. Mais elle m'a aussi fait réfléchir.

Bien entendu, une rénovation urbaine est en principe une bonne chose. Mais le Liban est, dans le monde arabe, le pays qui a le taux de dette par habitant/PIB le plus élevé. Il y a un an, au Liban et en Israël, le Hezbollah et l'Etat hébreu se sont porté des coups si durs que 30 pour cent des libanais sont devenus des réfugiés intérieurs.

Des régions entières du sud du Liban ont été réduites en poussière. Au point que l'on peut se demander, alors qu'un tiers du pays a été dévasté par la guerre si l'on va dépenser l'argent du peuple ainsi, dans un secteur à peine affecté par la guerre, pour rénover à la perfection un beau front de mer?

Le gouvernement libanais devrait se donner d'autres priorités, comme de secourir les victimes civiles de la guerre, ou d'unifier l'électorat. La réhabilitation de la Corniche, qui ne représente certes pas une grosse dépense, est cependant une amélioration à la fois visible et inutile. Pendant ce temps, les quartiers chiites déshérités se plaignent à grands cris d'avoir plus que leur compte de pannes d'électricité. De toute évidence, la coalition actuellement au pouvoir, qui ne s'entend pas avec le Hezbollah, doit faire davantage pour réhabiliter le sud du pays qui a tant souffert, ainsi que les autres régions pauvres du Liban.

Aux Etats-Unis, imaginez le tollé qui se serait déchaîné si, après l'ouragan Katrina, George Bush avait entrepris des programmes de développement spectaculaires dans des fiefs républicains que Katrina n'avait pas touchés. C'est ainsi que la grande communauté chiite du Liban, principal soutien du Hezbollah, voit la situation.

Politique à courte vue, me direz-vous, mais en quoi est-ce que cela nous regarde, nous autres Américains?

C'est parce que les pays qui ont éclaté, ces deux dernières décennies, l'ont fait dans la douleur et le chaos. La Yougoslavie s'est pulvérisée en une demi-douzaine d'Etats, la Bosnie en deux autres entités – une partie serbe grecque orthodoxe et une partie catholique-croate et une autre musulmane-bosniaque. La Serbie et le Monténégro se sont séparés. Le Kosovo risque aussi de se séparer bientôt. La Cisjordanie et Gaza ont maintenant deux gouvernements séparés – le Hamas à Gaza et le Fatah de Yasser Arafat en Cisjordanie. Les analystes évoquent une partition de l'Irak en trois zones: arabe sunnite, arabe chiite et kurde.

Serait-ce que le Liban s'oriente dans la même direction? Allons-nous assister à la naissance de deux Liban – un Liban Nord et un Liban Sud, celui-ci étant gouverné par le Hezbollah et le reste du pays par les sunnites et les diverses sectes chrétiennes?

Ce scénario est plus qu'improbable, ne serait-ce que parce que ni le Hezbollah ni le gouvernement libanais ne le désirent. Mais, devant l'échéance de l'élection présidentielle cet automne, il est fort possible que les deux camps en présence au Parlement n'arrivent pas à s'entendre sur un candidat. Si cela devait arriver, le Liban aurait alors deux gouvernements actifs, deux parlements, deux présidents, chacun revendiquant sa légitimité.

Qu'adviendrait-il alors du Liban, des Etats-Unis et de la communauté internationale en général? Après une guerre civile de quinze ans, les Libanais savent que la violence ne règle pas les problèmes.

Nous devons tout faire pour que les coutures du tissu libanais tiennent. Ce dont le Liban a besoin, c'est que les deux camps soient assez forts pour ne plus dépendre de leurs soutiens extérieurs pour défendre leurs intérêts. Au contraire, la communauté internationale doit encourager les factions en présence à collaborer afin que le résultat du processus de sélection d'un candidat à la présidence ne soit pas un Liban divisé.

Ce dont la région a besoin, c'est que tous les partenaires acceptent de s'asseoir à la même table pour régler les problèmes.

Ce dont le monde a besoin, c'est d'un gouvernement qui construise un avenir positif pour tous ses citoyens -- et du soutien de la communauté mondiale pour un Liban dans lequel les dépenses du gouvernement, les régimes électoraux et la constitution ne soient pas fondés sur des différences religieuses mais sur l'humanité commune à tous les Libanais. Pour attendre que le Liban se déchire en morceaux? Ne vaudrait-il pas mieux parler tout de suite et construire ensemble, avant que la situation ne dégénère comme en Bosnie et, bientôt, peut-être, comme en Irak?

Hady Amr est chargé de cours en politique étrangère au Saban Center for Middle East Policy de la Brookings Institution et Directeur du Centre Brookings de Doha au Qatar.



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