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Nadia Madani - publié le Samedi 19 Mars à 11:23

Au rythme des jeunes




Une nouvelle littéraire inspirée plus ou moins de faits réels à l'exception des noms qui sont tout à fait imaginaires



Du film "Casablanca"
Du film "Casablanca"
C’était dans un lycée de filles à Casablanca, appelé « Oum Al Banine» ; la directrice, une grosse femme, impolie et grossière qui se permettait de se planter chez vous- dans votre salle de classe- sans frapper à la porte et même sans dire bonjour pour tirer quelque élève par le collet et la punir d’ avoir couru dans l’établissement ou de ne pas avoir porté la blouse scolaire.

Pour Leila, professeur de français, qui venait d’un petit patelin du sud, c’était sa première directrice femme et elle ne s’attendait pas à voir ce genre de conduite dans une grande ville comme Casablanca. Dorénavant, cette ville l’étonnait et l’étonnerait toujours.

Dans la salle de classe, elle eut un sentiment de bien-être en se retrouvant avec des filles. Que des filles dans sa classe ! Elle pouvait même se permettre d’enlever son voile et discuter librement avec elles qui la regardaient avidement !

Elle fit l’appel en détachant ses yeux de la liste pour mettre chaque nom sur le visage auquel il correspond : Sanae Baataoui, Maha Hatimi , Ferdaous Alami, Fatima Sahli….

« Aujourd’hui, dit-elle, nous parlerons du programme, de vos attentes concernant cette année scolaire et s’il nous reste un peu de temps, vous me parlerez à votre tour de vous ; que je puisse savoir à quel genre de filles j’ai affaire». Un rire éclata en classe en guise d’approbation et Leila eut du mal à les contenir à la fin de la séance parce qu’elles voulaient toutes parler de leurs  problèmes. Elles étaient volubiles, audacieuses et très conscientes de leur féminité en pleine épanouissement. «  On ne vit pas l’adolescence dans une grande ville comme dans un petit patelin » pensa t-elle. Ces filles n’avaient rien à voir avec ses élèves  de Rich, petite ville d’Errachidia. Là, les filles étaient accablées par un machisme prononcé. Dés leur enfance, elles assumaient la responsabilité du foyer et des petits frères et sœurs. Elles apprenaient le déni du soi en faveur du mâle dés un âge précoce. Et leur naissance dans un foyer n’était presque jamais un événement heureux. Ces filles de Rich dissimulaient leur féminité sous des vêtements sombres quand elles ne portaient pas carrément des vêtements de garçon propres à éloigner d’elles toute tentative de séduction.   

A la sortie du lycée, Leila fut choquée de voir ses jeunes  étudiantes casablancaises balancer en l’air leurs blouses blanches pour s’apprêter à partir avec de jeunes hommes qui les attendaient en voitures ou en scooters ; d’autres préféraient marcher en amoureux, s’enlaçant au vu de tout le monde.

Au retour à la maison, elle emprunta le bus numéro vingt deux qui la déposa sur le boulevard Mohamed V au niveau du palais royal. Elle avait l’habitude de descendre là, puis de marcher un peu avant d’arriver chez elle à la rue Ifni de la Gironde. Ses voisins étaient plutôt sympathiques et respectueux ; ils faisaient partie de cette catégorie de marocains traditionnels et simples qui croyaient encore au bon voisinage et qui vous offraient hospitalité et appartenance.

Leila passa son temps à préparer ses cours de français et songeait à ces filles insouciantes qui s’abandonnaient au premier venu. Le lendemain, elle devait leur présenter Eugénie Grandet de Balzac et profiterait d’inclure une petite leçon de morale .Pourquoi pas puisqu’elle avait le devoir de leur apprendre ! 

-  Le roman, leur dit-elle, est l’histoire d’une jeune fille- appelée Eugénie- qui aima son cousin sans jamais pouvoir le lui dire directement. Ce dernier ne savait pas qu’elle serait l’héritière d’une très grande fortune amassée par un père avare qui avait accumulé pendant toute sa vie or et argent et vécut le plus parcimonieusement du monde. Charles –le cousin aimé- avait  ignoré le cœur d’Eugénie qui était prête à tout lui offrir et  fit un mariage d’intérêt avec une personne sans grand avantage.

-Madame, parlez nous de l’amour s’il vous plait ; pourquoi c’est toujours triste à la fin ? Y a-t-il un vrai amour ? Demandent- elles toutes ensemble.

-C’est bon, je vais vous dire ce que je pense, moi, de l’amour. L’amour, mes jeunes demoiselles, n’est en réalité qu’une attirance entre les deux sexes ; c’est un sentiment guidé par les instincts ; ainsi la plupart des amoureux ne le sont plus après passage à l’acte sexuel, pire encore, cet amour là peut se transformer facilement en sentiment de haine. Mais cela n’empêche pas que le vrai amour existe.
- C’est quoi donc le vrai amour ?
-Celui qui serait basé sur une communion d’idées et de sentiments, une parfaite compréhension de l’autre et de soi et pas sur une attirance physique seulement ; c’est pour cela que je vous invite à ne pas avoir de relations à votre âge. Attendez d’être matures pour savoir quelles personnes vous êtes d’abord et quels genres de partenaires  vous conviendraient. Ne soyez pas- dans l’amour- comme ce papillon envoûté par la lumière de la lampe: il n’arrive pas à s’en éloigner et se fait brûler par cette lumière même qu’il adore.

Le lendemain à dix heures, la directrice convoqua Leila à son bureau :
-De quel droit vous  permettez- vous de parler d’amour avec vos élèves ?
- Je me permets de le faire pour les guider. Vous n’avez pas vu ce qui se passe à la sortie du lycée ?
-Ce qui se passe en dehors de mon lycée ne me concerne pas ; c’est là dedans qui m’intéresse et je ne vous permets pas de dépasser votre rôle de professeur. 

Leila rentra chez elle toute pensive « comment guider ces jeunes si chacun s’obstine à croire que leurs problèmes ne le concernent pas ? Ces jeunes sont l’avenir du pays, et chacun a sa part de responsabilité à leur égard ; on ne peut pas nier çà ».

Après le cours, Leila dit à ses élèves : «  Dorénavant, si l’une de vous a quelque question personnelle à me poser, qu’elle vienne me chercher dans mon bureau après le cours. Il n’est pas question d’en parler pendant la séance ».

Ce fut le début d’un long accompagnement moral qui l’épuisait parfois mais qui lui offrit un amour et une reconnaissance sans égal de la part de ses élèves.


Tagué : Nadia Madani

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