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Wassyla Tamzali - Le Monde du 10 et 11 janvier 2010 - publié le Samedi 9 Janvier à 13:56

"Après un long détour"




Le 10 décembre 1957 à Stockholm, Camus disait avec les mots puisés dans la lumière et la misère de sa terre algérienne qu’il était « voué à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire ». Le 11 décembre 1957, l’histoire emportait mon père assassiné par un enfant de sa ville. Le 12 décembre 1957, au foyer des étudiants de Stockholm, interpellé par un Algérien, l’enfant de Belcourt lança à la face du monde « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice ».



Wassyla Tamzali
Wassyla Tamzali
Malgré ses correspondances troublantes Camus n’était pas encore entré dans ma vie. C’est sa mort qui le fera surgir entre les murs du lycée de Ben Aknoun. Le 4, le 5 janvier 1960 plus exactement, notre classe de philo s’enflamma, et cette fois, Français et Algériens étaient d’accord : Camus le traitre est mort.

Inscrits au programme, je venais de découvrir en cette année 1960, Noces à Tipaza, « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure », le Mythe de Sisyphe, L’Étranger. Souvenir lumineux de mes lectures sous les arbres du parc du lycée. Je cherchais et je trouvais dans ces pages les mots pour comprendre et accepter mon désir de bonheur que l’absurdité du destin cruel tenait loin de moi, inaccessible et coupable. J’apprenais aussi que la beauté était d’autant plus souveraine qu’elle naissait de cette absurdité même, car toutes choses étaient périssables. J’apprenais aussi le sens du mot liberté à cent lieues de celui de libération qui occupait tous les esprits. J’en savais déjà la force subversive, il la disait parfaitement. « Dans ce grand temple déserté par les dieux, toutes mes idoles ont des pieds d’argile » Aussi, les batailles autour de leur Camus ne m’intéressaient pas, et comme j’avais appris à échapper à la fougue des rouleaux de la mer, je plongeais en apnée avec les mots limpides de mon Camus. De ces lectures est née une reconnaissance qui me lie à lui pour toujours. C’est avec lui que je fuirai les vertus joyeuses du socialisme quand je chercherai refuge loin des chantiers bruyants de la Révolution agraire et de la reconstruction nationale.

Et puis surtout en cette année 1960, la querelle sur « la justice et ma mère » venait trop tard pour moi. L’histoire avait choisi, la violence avait fait son œuvre, et j’attendais la justice qui comblerait le trou creusé par la mort de mon père. Mais la justice n’est pas venue, la violence ne s’est pas tue. Elle restait là, tapie sous le rêve d’un pays fraternel, incrustée dans notre histoire. Dans les années 90, elle explosa. Mon pays se réveilla en proie à une guerre fratricide. Alors je suis nécessairement retournée à Camus.

Après un long « détour ». J’avais été désorientée par son mutisme devant le désir de liberté des hommes de cette terre qu’il connaissait si bien. Comment avait-il pu être à ce point sourd à notre désir d’être libres ? Avait-il comme Meursault le cœur aveugle ? Ces hommes qu’il nomme Arabes tout le long de ses écrits, ses conférences, pourquoi refuse-t-il de les appeler Algériens ? Comment ne pas y voir une volonté d’occulter notre appartenance à cette terre, et le lien de ce pays avec nous. Une posture anhistorique, jusque dans sa réponse à l’Algérien de Stockholm, et c’est ce qui me frappe le plus aujourd’hui, « jamais je n’ai parlé ainsi à un arabe ». L’Algérien, c’est lui Camus. Plus encore, Camus, le romancier de la condition humaine dans ce qu’elle a d’absurde et de tragique, nous a gommé du Roman de la vie. Il ne nous donna pas la chance de raconter notre histoire. Il nous voyait à peine dans nos villes, « Alger est plutôt italienne. L’état cruel d’Oran a quelque chose d’espagnol. Constantine fait pensé à Tolède. Les cités dont je parle sont des villes sans histoire ». Absence d’histoire qu’il revendique pour justifier une Algérie qui n’existerait que fécondée par son regard, son amour.

Que proposait-il en réponse à cette volonté d’indépendance des arabes ? Des constructions politiques hasardeuses par lesquelles il essaye pathétiquement de donner corps à la fiction d’un pays avec deux peuples. Un pays helvétisé. Comme les pieds noirs libéraux, il pensait que le régime colonial pouvait s’amender, et que si on avait fait les réformes sociales nécessaires, les arabes n’auraient jamais réclamé leur indépendance. Quel fourvoiement ! Dans ma maison opulente on ne rêvait que d’indépendance, même quand la mort frappa sous les traits d’un jeune kabyle.

Les années 90 me ramènent à lui. Les crimes innommables, les assassinats d’hommes et de femmes algériens, certains mes amis, par des Algériens me replongent dans la violence politique. La déclaration que j’avais refusé d’entendre, 50 ans avant, « J’ai toujours condamné la terreur, je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément…Je crois à la justice, mais je défendrais ma mère... », prenait un sens nouveau. Et urgent. Ce que je m’étais interdit de penser, « entre la justice et mon père », tant les mots sont impossibles, quand la vie avance avec des exigences égales et opposées, venait lentement à la surface. Après ce long détour, je comprenais enfin ce que Albert Camus avait essayé de dire, avec trop de mots sans doute, un agaçant donneur de leçon disait de lui ses amis, s’épuisant dans de longues explications pour maintenir entier l’enchantement de la jeunesse, ce temps de l’innocence où il n’était pas nécessaire de choisir entre la justice et sa mère, la justice et son père. Il semble alors que sa plume ardente et prolixe n’est là que pour mieux fuir devant la réalité de l’histoire, indifférente et silencieuse comme Catherine, la mère, de ce silence qui l’obsède. Qu’importe, ces pages tomberont dans l’oubli. Ce qui reste, ce que j’entendais moi dans les nuits fiévreuses de la Décennie noire qui assombrissait mon pays de lumière, c’est que si la violence était nécessaire elle n’était jamais justifiable. « Il était pour ainsi dire cette inaltérable affirmation » dira Sartre. L’enfant d’Alger, à travers le jeune Algérien de Stockholm, le frère douloureux dont il se sent plus proche que des Français, nous exhortait, nous jeunes algériens nés de la guerre, des maquis, de la torture, des attentats, des liquidations sommaires, de ne jamais accepter la violence comme moyen politique. Il nous demandait de prendre le chemin étroit entre la violence nécessaire et la violence injustifiable. Une voie étroite, celle de la morale politique, la seule qui met fin à l’emprise de la violence sur nos vies quand elle n’est plus nécessaire. Sans cela, les raisons de la violence sont chaque fois renouvelées, et justifiées. Et, inexorablement la violence se transmet d’une génération à l’autre plus sûrement que l’art de la moisson et de la cueillette des olives.

Sortir de la violence est difficile à penser, et encore plus à faire. Une tâche colossale. Il faut vaincre pour cela le mépris des hommes chez ceux qui commandent, la peur chez les autres, les haines. Faut-il désespérer ? Camus nous donne en exemple Sisyphe voué par les dieux à une tâche absurde. Il nous dit aussi que contre les dieux, Sisyphe parce qu’il comprend sa condition tragique d’homme, trouve la liberté de narguer ces mêmes dieux.

Autant sombres que soient les temps que nous vivons, l’Algérie encore, cette liberté trouvée nous place au dessus du malheur, et nous donne le goût de l’action. Avec Albert Camus, il nous reste le choix de croire Sisyphe heureux.



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