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ISM France - Badia Benjelloun - publié le Lundi 2 Juin à 12:13

Abraham et Christine



Edwy Plenel commet un article d’hommages à Christine Daure-Serfaty (1) à l’occasion du décès dans sa quatre-vingt-huitième année de cette femme qui fut la compagne d’Abraham Serfaty, ancien prisonnier politique marocain sous le règne de Hassan II.



La cause des opposants marocains a été entendue à l’étranger grâce au travail inlassable de nombre d’individus et d’organisations. Mais une publicité particulière leur a été dédiée du fait de l’investissement de Christine Daure qui a construit autour du cas Serfaty leur figure emblématique. Cette mise en surplomb de la singularité Serfaty a eu comme effet sans doute inévitable de faire écran à l’étendue et la profondeur de la question du système pénitentiaire marocain devenu modalité majeure de l’exercice d’un pouvoir qui ne s’autorisait plus que de la terreur inspirée.

Plenel invoque, pour figurer l’engagement de Christine Daure-Serfaty et de son dernier compagnon, le mythe d’Antigone, incarnation du Non aux raisons du pouvoir, antagoniques aux devoirs de l’humaine condition, celle justement de rendre les derniers honneurs aux défunts eussent-ils été, comme le transmet la légende, de vulgaires brigands avides de pouvoir, fratricides de surcroît.

L’ancien rédacteur en chef du Monde qui ‘dit la vérité sur les petites choses pour mieux mentir sur les grandes’ ne dérogera à cette consigne éthique non écrite du quotidien vespéral français de moins en moins lu. Il terminera ses chaleureuses salutations à son amie Christine Daure en rapprochant une deuxième fois Daure-Serfaty et Serfarty de la tragique Antigone, prêtresse avant l’heure d’une religion de l’Amour.

Plenel a le droit de vouloir enrichir littérairement le mythe antique adapté par Anouilh en lui prêtant une dimension christique.

Les contemporains d’Abraham Serfaty, ses anciens compagnons de cellule et de lutte ne lui passent pas ce qu’il a introduit au cœur de son panégyrique.

"Juif arabe, tel qu’il se définit, refusant l’apparente sécurité offerte par le sionisme, préférant combattre l’antisémitisme en terre musulmane, traître ou ennemi pour les extrémistes des deux camps, il se refuse cependant à jouer les prophètes de malheur et préfère accompagner la paix d’Oslo malgré ses imperfections."

Nous nous frottons les yeux d’incrédulité.
Que doit-on comprendre de ces quelques lignes ?
Plenel aligne-t-il des mots comme un vulgaire pigiste, innocemment, sans en comprendre la portée politique ?

Tout d’abord, Serfaty se définissait-il comme Juif arabe ?
Il lui arrivait certes de l’avancer face aux sionistes – leur idéologie est européenne - qui prétendent s’approprier les consciences de tous les Juifs du monde pour les incorporer à leur projet colonial. S’il l’affirmait, c’est aussi par solidarité de langue et de culture avec le monde arabe dont il faisait partie.

Marocain.
Il est surtout marocain, l’a toujours déclaré et revendiqué, y compris après sa libération au terme de dix-sept années de prison qu’il a accomplies parce que communiste et révolutionnaire. Lors des procès de cette époque, tout opposant était accusé d’avoir fomenté un coup d’État.
La déchéance de sa nationalité marocaine, à sa sortie de prison en 1991, a été une nouvelle peine prononcée à son encontre par le régime de Hassan II. Elle lui fut restituée à la mort du tyran et c’est dans son pays qu’il a fini sa vie.

Il a été anti-sioniste.
C’est-à-dire qu’il a considéré la spoliation des Palestiniens de leur terre et de leur patrie comme une injustice majeure accomplie par des idéologues racistes aidés par les gouvernements de l’Occident au lendemain de la guerre qu’il a mondialisée. La création du régime de Tel Aviv est encore un acte de colonisation occidentale aux dépens du monde arabe, réglant son problème de conscience antisémite qui a conduit à l’extermination sur le sol européen de millions de Juifs et imposant un abcès de fixation qui allait empêcher les nations arabes de recouvrer pleinement une souveraineté toujours mise à mal par des guerres à la fois militaire, de destruction et d’annexion, et symbolique.

Cette position est clairement exprimée par Abraham Serfaty dans ses écrits depuis la prison, recueils de textes mis au point entre 1982 et 1985 et publiés seulement en 1992, après sa sortie de prison en 1992. Il n’a jamais renié l’orientation de ces textes.

Son combat n’a jamais été celui d’éradiquer un antisémitisme musulman fantasmé par un Occident qui ne voit l’autre qu’à travers ses propres turpitudes. Une seule fois, et il faut la citer et la condamner, un régime politique dans le monde musulman s’est livré à un génocide, celui des Arméniens par un empire ottoman menacé de toutes parts. Cette fois-là, la crispation identitaire avait conduit à un crime de masse effectué par un État contre des chrétiens.

La famille d’Abraham Serfaty occupait un rang social important parmi la bourgeoisie industrielle marocaine. Nul ne la leur contestait.

Lui-même a été nommé dans une fonction qui correspondait à sa formation d’ingénieur dans la haute administration de son pays au lendemain de l’indépendance. Son appartenance à une famille d’origine juive n’a en rien joué dans cette désignation, ni positivement, encore moins négativement.

Encore une fois, les presque deux décennies passées dans les geôles hassaniennes, il les devait à son engagement social fortement revendiqué comme marxiste-léniniste.

Plenel est journaliste.
Son métier est d’établir une chronique évènementielle du quotidien.
Il ne serait pas charitable de lui adresser le reproche de n’être pas historien et de ne pouvoir embrasser plus qu’une période récente et encore faudra-t-il qu’elle soit brève.

Encore que toute « Histoire » est une histoire rêvée, accrochée à quelques points de réel objectifs dictés par la manière dont veut se voir une société du Présent, si bien que le qualificatif de révisionnisme pour une nouvelle interprétation de faits antérieurs n’a pas de sens scientifique dans le domaine des humanités dont fait partie la discipline historique. (2)

Les anciens prisonniers politiques marocains et leurs amis le remercient de bien vouloir ne pas déformer le combat qu’ils ont partagé avec Abraham Serfaty qui est celui de l’anti-impérialisme, dont l’anti-sionisme n’est qu’un aspect.

Leur lutte commune a coûté des vies et plusieurs centaines d’années cumulées de privation de liberté et de tortures. Elle n’a tenu ni l’origine ni la pratique religieuse comme trait discriminant ou électif dans leur quête de justice et de dignité pour le peuple marocain.

Abraham Serfaty est un grand homme marocain.
Quand le journaliste Plenel le recrute sous la bannière de ceux qui ont lutté contre l’antisémitisme, il commet la pire des erreurs pour les biographes, celui d’anachronisme. Mais surtout, il fausse les perspectives de ce qu’a été son engagement d’abord au Parti Communiste Marocain, puis au sein du mouvement qu’il avait contribué à créer, Ila Al Ammam.

(1)  Christine Daure-Serfaty, résistante et Juste, entre France et Maroc, Médiapart, 28 mai 2014.

(2) Lire "Dialogues avec Georges Duby", du philosophe Guy Lardreau, republiés in Collection les Dialogues des Petits Platons, août 2013.

http://www.ism-france.org/analyses/Abraham-et-Christine-article-18912

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